Extrait du “Chant du Cygne”/Le plus beau des crépuscules/ Calliope.
Cette fois c’est pour Elles… Une une de poétesses. Que dire de Dinah… Je ne lui ai jamais demandé si c’était une homme ou une femme ; c’est bizarre comme question. Je pense qu’en terme de genre c’est une femme. Même si le poème tend à faire croire le contraire… sinon je m’excuserai.
La poésie a rarement su parler des femmes, ne vous y fiez pas : c’est que vous les verrez passer d’adorées à redoutées en un rien de temps, Une grande dame décrit bien ma pensée. Car c’est ne pas diffamer que de dire que Mallarmé les traita d’éternelles voleuses ou Baudelaire d’êtres incapables d’esprit d’analyse, je sors cela d’un entretien avec Jules Huret et du poëme du hashich. Il est inutile de citer un morceau de poème, celui-ci ne pouvant avoir valeur de déclaration, mais nous voyons vite que le langage poétique masculin fait se côtoyer Méduse et Pénélope, la succube et la nymphe et que, peut-être, cette vision est altérée ou partiellement fausse.

Sappho de Lesbos.
Il faut alors qu’elles écrivent, tout simplement. Qu’elles se dévoilent d’elles mêmes. La première dont je me souvienne c’est elle : Sapho (ou Sappho ou Psappha) de Lesbos, la fille de Mitylène, vieille fille : -630 avant Jésus Christ. Verlaine dira que les seules plumes féminines valables sont Sand, Desbordes-Valmore, et elle. Je suppose qu’il a plus lu que moi. J’y rajouterais Anne-Marie Backer. Mais quand même… Il y a comme un gouffre… 2416 ans ? Sans poétesse ? Voyons 1993 ans, plutôt, et ce cri de Christine de Pisan (elève d’Eustache Deschamps), puis vous hésiterez sur la date d’invention du féminisme :
“Qui les femmes vont ainsi desprisant,
Que toutes sont fausses seront et furent
N’oncques encor nulles loiaulté n’urent,
Et qu’amoureux telles, qui qu’elles soient,
Toutes treuvent quant les femmes essoient;
A toutes fins leur est le tort donné,
Qui qu’ait meffait, sur elles est tourné;
Mais c’est maudit; et on voit le rebours;
Car, quant ad ce qui afflert a amours,
Trop de femmes y ont esté loiales
Sont et seront, non obstant intervales
Ou faussetéz, baraz ou tricheries,
Qu’on leur ait fait et maintes manteries.”

Christine de Pisan.
Ce sont de bons vers, mais, Aragon dans la rime en1940 m’avait prévenu : ces siècles du moyen-âge ont produit des vers loyaux envers la règle et la métrique mais sans une once de poésie. Ce morceau de l’épistre au dieu d’amours le prouve, c’est politique, musical, mais ça ne fait pas vraiment rêver.
Quant ce fut dit, lors s’envola
Celle deesse qui vint la.
Mais les nymphes qui furent liez
De leurs doulces voix deliez
Commencierent tel mellodie,
Ne cuidez que mençonge die,
Que il sembloit a leur doulz chant
Qu’angelz feussent ou droit enchant.
Cet extrait du Dit de la rose commence à évoquer un univers qui sort du débat sur la dignité humaine mais la poésie ce n’est pas qu’un lexique. Pour le prouver quittons vite le moyen-âge et voyons l’évolution, et poétique, et linguistique :

Louise Labé
Pour le retour du Soleil honorer,
Le Zéphir l’air serein lui appareille,
Et du sommeil l’eau et la terre éveille,
Qui les gardait, l’une de murmurer
En doux coulant, l’autre de se parer
De mainte fleur de couleur nonpareille.
Là les oiseaux et arbres font merveille,
Et aux passants font l’ennui modérer :
Les nymphes jà en milles jeux s’ébattent
Au clair de lune, et dansant l’herbe abattent.
Veux tu Zéphir, de ton heur me donner,
Et que par toi toute me renouvelle
Fais mon Soleil devers moi retourner,
Et tu verras s’il ne me rend plus belle.
En voilà une ! C’est Louise Labé, la beauté du sonnet en prime ! avec un lexique similaire… et un peu de poésie. Mais cela correspond au traitement des sujets en cours à cette époque (sauf pour Ronsard).
Non vraiment : des poétesses, par le résultat autant que par l’intention, il en fut des splendides et après la renaissance ! Chez les classiques : la gentille Antoinette des Houlières
Puissiez-vous, contentes
et sans mon secours,
passer d’ heureux jours,
brebis innocentes,
brebis mes amours !

Alice de Chambrier.
Par exemple, et ce jusqu’au 19ème siècle. Jusqu’à Alice… Verlaine ne la mentionne pas dans les poètes maudits, il aurait dû… Il me semble que le seul des grands, très grands a avoir eu vent de son œuvre fut Sully Prudhomme. Le monde poétique avait si peu de temps pour venir à elle, c’est peut-être une des raisons. Car elle mourut d’un coma diabétique à 21 ans. Plutôt triste. Mais cette éphémère génie dont les vers avait atteint une grande maturité et très tôt nous lègue ce splendide chant du cygne, égérie animale d’un millions de poètes, mais traitée par elle avec, oui : un arrière et délicieux goût de Victor Hugo. Pourquoi un extrait ? Parce que Philippe Godet qui publia son œuvre la jugea trop irrégulière pour en dévoiler l’entièreté.
Ensuite vient une des odes aux neuf muses de Sapho, qui n’est rien d’autre que la dixième. J’ai choisi celle qui sied au Nouvel Hippocampe : Calliope, muse de la poésie. Là, par contre, c’est du grand génie, de l’immense ! Et c’est peut-être ce qui explique le gouffre : pour retrouver des vers de cet acabit il a fallut attendre les romantiques. Je n’aurais pas mis de nom d’auteur vous auriez suggéré un inédit de Leconte de Lisle. Ce gouffre de 2416 ans est, je crois, dû au fait que poètes et poétesses confondus ont fait évoluer la poésie vers une copie conforme de la poésie antique, chose qu’ils avouaient à mots pleins. Donc pour retrouver du digne de Sapho il faut aller au bout de cette évolution, et ce n’est toujours pas diffamer que de dire que Ronsard fut le premier à aboutir à ceci avant De Chambrier. Il est possible que Verlaine ait eu raison… raison avec Sapho pour référence.
Et le tout dernier c’est un poème loin de tout ça, car les grandes écrivaines se sont succédées du début du 20ème siècle jusqu’à aujourd’hui, Rimbaud avait vu venir Dinah dans sa lettre du voyant :
Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
Et le plus beau des crépuscules en témoigne. Ici elle parle en tant qu’homme et y arrive parfaitement. L’exercice est maîtrisé dans une prose étrange, insondable, repoussante, délicieuse que nous prenons, et que nous comprenons.
Voilà pour ce récapitulatif sommaire de la plume féminine dans le milieu de la poésie qui était surtout un hommage.
Et voici les souhaits de Christine de Pisan pour la revue :
Cil qui forma toute chose mondaine
Vueille tousdiz en santé mantenir
Et en baudour de grant leesse plaine
Ceste belle compaignie et tenir.
Hippocampe Noir.