La Revue Poétique :

Archive pour la catégorie ‘Vers.’

Toast funèbre.

Dans Stéphane Mallarmé. le août 12, 2010 à 2:33

Théophile Gautier par Auguste de Chatillon.

Ô de notre bonheur, toi, le fatal emblème !

Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu’au magique espoir du corridor
J’offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or !
Ton apparition ne va pas me suffire :
Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau :
Et l’on ignore mal, élu pour notre fête
Très simple de chanter l’absence du poëte,
Que ce beau monument l’enferme tout entier :
Si ce n’est que la gloire ardente du métier,
Jusqu’à l’heure commune et vile de la cendre,
Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,
Retourne vers les feux du pur soleil mortel !

Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde ! Elle annonce : Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs
J’ai méprisé l’horreur lucide d’une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme
Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l’attente posthume.
Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume
Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,
Le néant à cet Homme aboli de jadis :
« Souvenirs d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre ?
Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s’altère,
L’espace a pour jouet le cri : « Je ne sais pas ! »

Le Maître, par un œil profond, a, sur ses pas,
Apaisé de l’éden l’inquiète merveille
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
Pour la Rose et le Lys le mystère d’un nom.
Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?
O vous tous ! oubliez une croyance sombre.
Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
À qui s’évanouit, hier, dans le devoir
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par l’air
De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane
Isole parmi l’heure et le rayon du jour !

C’est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,
Où le poëte pur a pour geste humble et large
De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge :
Afin que le matin de son repos altier,
Quand la mort ancienne et comme pour Gautier
De n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
Surgisse, de l’allée ornement tributaire,
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
Et l’avare silence et la massive nuit.

Calliope.

Dans Sapho de Lesbos. le août 10, 2010 à 2:54

ODE VII.

A UNE FEMME IGNORANTE.

Oui, de ton obscure existence
Un jour s’éteindra le flambeau;
A ta mort, le morne silence
Viendra s’asseoir sur ton tombeau.

Sur les bords que le Styx arrose
Descends entière avec ton nom…
As-tu jamais cueilli la rose
Qui fleurit au mont Hélicon?

Résonne, ô ma lyre fidèle!
Éclate en sons harmonieux!
Redis mon nom! sois immortelle!
Calliope a quitté les cieux!

anastasia38605

Sous la houlette de M. Redarez-Saint-Rémy

Le Navire Mystique.

Dans Antonin Artaud le août 9, 2010 à 5:17

lychi

Il se sera perdu le navire archaïque
Aux mers où baigneront mes rêves éperdus ;
Et ses immenses mâts se seront confondus
Dans les brouillards d’un ciel de bible et de cantiques.

Un air jouera, mais non d’antique bucolique,
Mystérieusement parmi les arbres nus ;
Et le navire saint n’aura jamais vendu
La très rare denrée aux pays exotiques.

Il ne sait pas les feux des havres de la terre.
Il ne connaît que Dieu, et sans fin, solitaire
Il sépare les flots glorieux de l’infini.

Le bout de son beaupré plonge dans le mystère.
Aux pointes de ses mâts tremble toutes les nuits
L’argent mystique et pur de l’étoile polaire.

Une grande dame.

Dans Paul Verlaine. le août 3, 2010 à 6:51

m0thyyku

Belle ” à damner les saints ” , à troubler sous l’aumusse
Un vieux juge ! Elle marche impérialement.
Elle parle – et ses dents font un miroitement -
Italien, avec un léger accent russe.

Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse
Ont l’éclat insolent et dur du diamant.
Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce

Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
N’égale sa beauté patricienne, non !
Vois, ô bon Buridan : ” C’est une grande dame ! “

Il faut – pas de milieu ! – l’adorer à genoux,
Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux
Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !

Les deux amis.

Dans Jean de La Fontaine le juillet 31, 2010 à 4:01

Mir_phantom

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa;
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre.
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.

Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence de soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’ami couché s’étonne; il prend sa bourse, il s’arme,
Vient trouver l’autre et dit : «Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paraissez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme :
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul? Une esclave assez belle
Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?
- Non, dit l’ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point:
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu ;
J’ai craint qu’il ne fut vrai; je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.»

Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir lui même :
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.


Extraits des « Coples »

Dans Paul-Jean Toulet le juillet 31, 2010 à 3:49

II

4

Quoi, c’est vrai, tu m’aimas, qui de moi fus aimée ?
Amour, divine flamme ; amour, triste fumée…

5

Scarabée amoureux, qu’un enivrant délice,
Et la rose brûlée aux feux de Messidor,
Captivent, tu n’es pas, ni dans cette ombre d’or,
Le premier qu’on ait vu mourir d’un beau calice.

7

Hélas, rien ne varie ; et quoi qu’on ait coutume
D’en dire, tout est comme à son commencement.
Les fruits n’ont pas changé d’odeur, ni mêmement
Les femmes de mensonge, ou Thétis d’amertume.

12

Bénarès, dont le nom est rempli de parfums,
Je n’ai vu, sur tes bords, fumer que trois défunts.

15

Boy, une pipe encor. Douce m’en soit l’aubaine
Et l’or aérien où s’étouffent les pas
Du sommeil. Mais non, reste, ô boy : n’entends-tu pas
Le dieu muet qui heurte à la porte d’ébène ?

20

La dure alcôve au bénarès est parfumée,
À s’y pourrir le cœur. Venez, ô bien-aimée.

28

Toi qu’arment les pavots de leur sombre vertu,
Karahissar, Karahissar, que me veux-tu ?

33

— Tout ce réseau, cette ombre, invisible séjour
D’un amour que trahit ton sourire et ta robe
Nous cache… — Mainte fleur au regard se dérobe,
Ami. — Plus d’un corail rougit au loin du jour.

40

— Agnès, pleurer ? Dit Charle. Oui, quand à Marly mouille
Ra la pluie. Il faudrait… — Boire ! dit la Trémoïlle.

50

De faire amant ensemble, ah, c’est un doux barème :
La fille couche avec, et la mère les aime.

51

Le Mardi gras, ni toi, ni moi, nous n’étions gais.
Des carreaux où du ciel le jour semblait descendre
Sur notre âme, on eût dit qu’il pleuvait de la cendre :
— Ah, ah ! t’écriais-tu parfois en portugais.

55

Tu as beau me parler de vieillesse, ah, que n’ai-je
Pareil déclin. Mais toi, dessous tes cheveux blancs,
On dirait, à ton cœur grave et tes gestes lents,
D’un roseau qui s’incline, où pèse un peu de neige.

59

Cette fraîcheur du soir, qu’on dirait que tamise
Une émeraude, a fait se joindre tes genoux,
Et tu sembles moins nue ainsi. Mais, entre nous,
Ton mari te dirait : « Comme vous voilà mise. »

66

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa
… Jusqu’au jour où l’un vint voir l’autre, et le tapa.

75

Vieillesse, lendemain d’amour, tristes ébats…
Sur les carreaux d’azur rampait la fleur du givre.
Un Arlequin caduc pleure. Est-il las de vivre ?
Va, nous dormirons tous. Mais les lits, c’est plus bas.

89

Ne cherche pas l’amour en dehors de soi-même.
L’infini se mesure à son seul infini,
Et la métaphysique en sait moins que Nini
Quand au frisson du myrte elle répond : je t’aime.

98

J’ai connu dans Séville, une enfant brune et tendre
Nous n’eûmes aucun mal, hélas ! à nous entendre.

109

Si vivre est un devoir, quand je l’aurai bâclé,
Que mon linceul au moins me serve de mystère.
Il faut savoir mourir, Faustine, et puis se taire :
Mourir comme Gilbert en avalant sa clé.

Fleur exotique.

Dans Armand Renaud le juillet 27, 2010 à 7:10

Vous désirez ce corps langoureux dans la force,

Fait d’un ange mystique et d’un bel animal,

Ces cheveux bruns, contraste à la pâleur du torse,

Ces grands yeux reposant dans le calme normal.

Mais vous ne savez pas si toute cette amorce

De chair épanouie en calice aromal,

Vient du profond de l’être, ou ne tient qu’à l’écorce !

Ne le sachez jamais, la science est le mal !

Un luth entre les doigts, fuyant le poids d’un voile,

Laissez-la, dans la nuit du boudoir qu’elle étoile,

Des angoisses du cœur chanter le Requiem.

Elle vient d’Orient où l’amour est mystère.

N’y cherchez que l’extase, et laissez-la se taire,

L’énigme féminine aux senteurs de harem.

Fleur Exotique.

VOUS désirez ce corps langoureux dans la force,

Fait d’un ange mystique et d’un bel animal,

Ces cheveux bruns, contraste à la pâleur du torse,

Ces grands yeux reposant dans le calme normal.

Mais vous ne savez pas si toute cette amorce

De chair épanouie en calice aromal,

Vient du profond de l’être, ou ne tient qu’à l’écorce !

Ne le sachez jamais, la science est le mal !

Un luth entre les doigts, fuyant le poids d’un voile,

Laissez-la, dans la nuit du boudoir qu’elle étoile,

Des angoisses du coeur chanter le Requiem.

Elle vient d’Orient où l’amour est mystère.

N’y cherchez que l’extase, et laissezla se taire,

L’énigme féminine aux senteurs de harem.

Cors de chasse

Dans Guillaume Apollinaire le juillet 20, 2010 à 4:34

Notre histoire est noble et tragique

Comme le masque d’un tyran

Nul drame hasardeux ou magique

Aucun détail indifférent

Ne rend notre amour pathétique

Et Thomas de Quincey buvant

L’opium poison doux et chaste

À sa pauvre Anne allait rêvant

Passons passons puisque tout passe

Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent

Oraison du soir

Dans Arthur Rimbaud le juillet 20, 2010 à 2:12

Ben Heine

Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L’hypogastre et col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures:
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu’ensanglante l’or jeune et sombre des coulures.

Puis, quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l’âcre besoin:

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes.

Sonnet liminaire de « Le drageoir aux épices »

Dans Joris-Karl Huysmans le juillet 20, 2010 à 2:01

Des croquis de concert et de bals de barrière ;
La reine Marguerite, un camaïeu pourpré ;
Des naïades d’égout au sourire éploré,
Noyant leur long ennui dans des pintes de bière ;

Des cabarets brodés de pampres et de lierre ;
Le poète Villon, dans un cachot, prostré ;
Ma tant douce tourmente, un hareng mordoré,
L’amour d’un paysan et d’une maraîchère :

Tels sont les principaux sujets que j’ai traités :
Un choix de bric-à-brac, vieux médaillons sculptés,
Émaux, pastels pâlis, eau-forte, estampe rousse,

Idoles aux grands yeux, aux charmes décevants,
Paysans de Brauwer, buvant, faisant carrousse,
Sont là. Les prenez-vous ? À bas prix je les vends.

Auguste Brouet

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